Textes

Marie-Fabienne Aymon – « 3ème acte »  Martigny Suisse 2016

En 2014, l’exposition collective Parole d’Objet regroupait à la Fondation Louis Moret cinq artistes que la question du langage, dans leur œuvre plastique, rapprochait. C’était l’occasion d’une première collaboration avec Eva T.Bony, qui vit et travaille entre Paris et la Grèce où elle est née, et pour qui la question de la tension persistante qui existe entre la langue maternelle et la langue d’adoption était au cœur des œuvres alors présentées.
Dans cette exposition, c’est le dictionnaire, enfermé entre deux plaques de caoutchouc dont les perforations laissent apparaitre quelques mots d’espagnol, qui fait le lien; il signale que la question de la connaissance, toujours restreinte à nos limites humaines, reste d’actualité pour l’artiste.
Un gros rouleau de caoutchouc noir posé sur un livre et qui en interdit l’usage y fait également allusion. Et le livre ligoté sur un caillou de marbre grec, posé sur une plaque de caoutchouc, induit à la fois l’idée d’un empêchement, met en scène le matériau de la tradition issue de l’antiquité grecque, et produit une tension formelle.
Lorsqu’elle grave des nombres premiers sur des stèles de caoutchouc, qu’elle inscrit les formules des carrés magiques sur un marbre blanc ou déroule la suite infinie des nombres premiers dans l’espace comme elle l’a fait en 2014 dans le jardin, elle étend la notion de langage au registre des mathématiques. Sans produire de démonstration, Eva T.Bony inclue cette dimension dans son oeuvre comme une référence à l’intuition fulgurante et si actuelle d’un Pythagore qui affirmait que « tout est nombre ». Elle questionne rien moins que le temps dans sa dimension d’éternité et la connaissance dans son idéal d’universalité.
A travers son langage de plasticienne, Eva T.Bony donne à ses réflexions une forme matérielle simple et efficace qui passe aussi par la fidélité à un matériau de prédilection, le caoutchouc. Elle en explore depuis une vingtaine d’année les qualités structurelles – brillance et matité, épaisseur, densité – et travaille les dualités que ses noirs profonds et moelleux induisent – clair-obscur, surface et lignes, pesanteur et élan – comme autant de couples antagonistes et inséparables. Ces recherches s’inscrivent dans cette catégorie particulière de la géométrie qu’on dira sensible, ou organique. Si ses formes réfèrent aux figures fondamentales, les profils de ses découpes sont toujours adoucis, les courbes souples et les angles ouverts. Dans des pièces réalisées in situ adaptées dans leur proportions à l’espace de la FLM, ce sont des fils légers, tendus comme les projections immatérielles et lumineuses des figures noires, qui y répondent par la ligne droite. Dans les espaces de vide, le blanc du mur est activé et les ombres qui se dessinent, fragiles et légères, entretiennent l’ambiguïté. Elle est à son comble lorsque un fil de caoutchouc y trace les contours d’une forme qu’on ne peut plus nommer, entre dessin et sculpture, architecture et relief.
On le voit, l’univers d’Eva, minimaliste et très concentré, est le fruit d’une épure continuelle, d’une synthèse mûrie qui donne à voir la matérialité d’une pensée jusqu’à sa rencontre avec le presque silence.